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Guillaume de Sancy, cuisinier au pays des Trolls
propos recueillis par Nathalie Dresse

Guillaume de Sancy écrit à la manière d’un grand cuisinier qui partage la recette d’un gâteau merveilleux avec les enfants, pour leur permettre de relever le défi de l’écriture et la lecture. L’inspiration pour le conte Lèche-Casserole l’abominable troll de Noël est le résultat d’un savant mélange d’histoires lues, d’expériences vécues avec des enfants et d’un zeste de légende du Grand Nord.

© D.R.
Bettelheim affirme que les contes sont le résultat d’une histoire exposée plusieurs fois par des adultes différents à d’autres adultes et à des enfants. A contrario, les contes dits modernes sont datés et leur auteur est connu. Lorsqu’ils subissent des variations, on peut très souvent faire référence à leur forme originale. Quel est le conte de référence sur lequel vous vous êtes appuyé ?
Lèche-Casserole ne se rattache pas à un conte de référence mais plutôt à une légende d’origine islandaise. Un article dans un journal parlait de cette légende qui perdure depuis le XVIe siècle. A cette époque, les paysans et pêcheurs islandais sont opprimés par la couronne du Danemark. Le roi du Danemark envoyait treize représentants pour récolter des taxes qui étranglaient financièrement les paysans. C’est à cette époque que remonte la légende d’une sorcière nommée Grila-la-redoutable, qui a eu treize fils chargés de récolter des enfants à Noël pour les dévorer. J’ai été très séduit par ces personnages qui sont à l’inverse de notre Père Noël classique puisqu’ils sont laids, voleurs, pervers…

La légende a évolué dans la mesure où l’Islande a obtenu son indépendance politique. Les trolls sont devenus plus sympathiques et on les a surnommés : "les adolescents de Noël" pour leur côté farceur. Avec l’indépendance, les personnages ont gardé leur physique, pas très beau, habillés à l’inverse du Père Noël avec des bonnets de laine, des sabots… par contre ils se sont civilisés. Ainsi quand ils descendent de la montagne, c’est pour apporter de temps en temps des cadeaux aux enfants : pour les plus sages, un petit jouet et pour les autres, une pomme de terre.

Selon les variantes, ils sont entre douze et vingt. J’ai réussi à retrouver treize noms et ce sont surtout les noms qui m’ont attiré parce qu’ils sont étonnants : Lèche-Casserole, Pique-Saucisse, Croque-Fromage… Leurs farces sont en fonction de leur nom. Je trouvais cela amusant, je les ai gardé mais pour le récit, j’ai pris toutes les libertés possibles.

Donc les Islandais n’ont pas de père Noël, c’est cette légende là qui correspond à notre histoire de Noël ?
C’est ça, leur père Noël est beaucoup moins aseptisé que le nôtre qui, comme le dit un chercheur, "ressemble à une bouteille de Coca-Cola." J’ai imaginé un conte à partir de ces éléments-là pour justement montrer la différence entre leur père Noël et le nôtre.

Les contes modernes puisent leur source à la fois dans les éléments du passé avec des personnages de contes anciens (des fées, des sorcières… et plus rarement des trolls) mais aussi dans la réalité du quotidien. Comment trouvez-vous ces éléments : en vous baladant avec un carnet de notes et en les accumulant au fur et à mesure ou est-ce que ces incursions de modernité viennent sur le coup au moment de l’écriture ?

Une nuit, j’ai eu l’idée d’un enfant tout seul chez lui dans des conditions plutôt pas très chouettes. Je me suis questionné sur ce qui pouvait lui arriver et comment il allait pouvoir se débrouiller par rapport à la situation. Je tenais le début du conte. Ensuite, il y a effectivement des accumulations d’éléments. Je suis tombé sur cette légende et j’ai eu l’idée d’un personnage qui s’introduirait chez le petit garçon.

Pour les idées modernes, cela vient d’un peu partout. Par exemple, pour l’expression "il pleut des cornes", j’ai une sœur qui étant petite, au lieu de dire "il pleut des cordes", a toujours dit, "il pleut des cornes". C’est vrai que je tire mes idées de réflexions d’enfants dans la mesure où j’ai pas mal travaillé avec eux. Sans prendre des notes… mais ce sont des souvenirs, des réflexions qui m’ont marqués.
Mais sur la façon d’écrire, je ne suis pas du genre à me mettre à ma table et à attendre que cela vienne. Le plus souvent cela vient quand je n’ai rien pour noter d’ailleurs et c’est pour ça que j’utilise un dictaphone. C’est très utile notamment la nuit. Et il y a une époque où j’avais des idées pendant la nuit et je les apprenais par cœur pour être sûr de ne pas les avoir oubliées le lendemain matin. Ce n’était pas très confortable.

Le dictaphone, c’est un instrument d’écriture finalement ?
Le dictaphone, c’est l’instrument de base. Et c’est un instrument d’écriture avec les enfants aussi. J'ai mis en place des ateliers d’écriture avec des enfants de maternelle qui ne savent pas écrire et on se sert du magnétophone.

On dit souvent qu’il faut avoir lu pour écrire … Est-ce qu’il y a un conte qui vous a particulièrement marqué dans votre enfance ? Et dans le prolongement, est-ce par lassitude de raconter les histoires des autres que vous avez fini par écrire ?
Bizarrement, il n’y pas de conte qui m’a marqué pour la bonne raison que je ne lisais pas. C’est ce que je dis aux enfants d’ailleurs quand je les rencontre pour ne pas qu’ils s’inquiètent. J’ai commencé à lire à treize ou quatorze ans. Avant, d’une part je ne lisais pas. D’autre part, on ne me racontait pas d’histoires. Par contre, je me suis nettement rattrapé par la suite, lorsque j’ai créé une bibliothèque pour enfants dans un école parisienne. Et j’ai reçu un don d’ouvrages important qu’il a fallu que j’ingurgite en assez peu de temps. Et à partir de là, j’ai lu et raconté beaucoup d’histoires et à force j’ai eu envie d’en inventer.

Roald Dahl est un auteur que j’aime beaucoup et d’ailleurs il y a un clin d’œil dans cette histoire, au livre La Potion magique de Georges Bouillon . Un livre à mourir de rire. C’ est un gamin qui veut se débarrasser de sa grand-mère et qui pour lui concocter une potion magique, utilise des tas de trucs qu’il trouve chez lui. Cette potion a un effet extraordinaire sur la grand-mère qui se met à devenir gigantesque puis à rapetisser… A un passage de mon histoire, l’enfant fait aussi une préparation à sa façon avec des tas de trucs bizarres.

Forcément quand on a lu beaucoup de livres pour enfants, on est baigné dans un univers. Pourtant, je ne m'inspire pas directement de mes lectures. C'est l'inverse. Lorsque j’écris quelque chose, hop ! Je pense à un élément que j’ai lu. A tout l’univers des contes de Grimm, par exemple…

Dans votre conte, la peur est omniprésente et ce dès le début, puisque Romain est seul à la maison le soir et qu’il tombe nez à nez avec un personnage maléfique, d’ailleurs déguisé en Père Noël. Tous les psychologues s’accordent sur l’importance de dire la peur et d’y mêler l’humour pour aider à la surmonter … Dans ce conte et d’ailleurs dans un autre que vous avez écrit Crottin de malheur , on a l’impression que c’est la nourriture qui vient à la rescousse du héros ?

Pour la cuisine, c’est vrai que je suis un bon vivant et puis ce sont des clins d’œil aux éléments qui font partie du monde enfantin : l’idée des pâtes au Nutella ou du beurre de cacahouète vient aussi d’un enfant que je connaissais et qui adorait ça !
En ce qui concerne la peur, l’idée était effectivement aussi de démystifier le Père Noël, et d’aborder le récit par un autre biais. Je trouve Lèche-Casserole finalement assez attachant… La première fois que Romain le voit, celui-ci est en train de se laver, et ses habits sèchent donc il a quand même quelques indices pour ne pas le confondre avec le vrai Père Noël. J’avais aussi envie de mettre en situation, un enfant qui réagit face au danger… parce qu’il aurait très bien pu décider de se cacher et de ne plus bouger mais là il fait face.

Dans mon travail avec les enfants, lorsque je fais des ateliers d’écriture, j’utilise aussi la métaphore de la cuisine… L’écriture, c’est rébarbatif donc il faut enlever tous les clichés. La façon d’aborder l’écrit est très importante. Il faut que le projet viennent d’eux, pour qu’ils adhèrent, il faut leur montrer comme ça marche. Au début, j’avais tendance à comparer le travail à la construction d’une maison : comme une histoire à un début, un déroulement et une fin, on ne peut pas commencer par le toit mais bon … Cela ne me satisfaisait pas et alors, j’ai eu l’idée de leur donner l’image d’une recette de cuisine : "Vous allez fabriquer le gâteau que vous préférez. Il faut d’abord de bons ingrédients et puis ensuite il y a toute la fabrication… et c’est pareil pour une histoire."

L’objectif est de donner un sens à l’écrit. Aujourd’hui tout est cloisonné dans l’étude du français d’un côté la grammaire, d’un côte la conjugaison … alors que dans une nouvelle, l’enfant sait pourquoi son texte doit avoir un sens, pourquoi il ne doit pas faire de faute d’orthographe.

Et puis ils ont peur de faire des fautes. Et je leur dis : "l’orthographe, je m’en fous" et je leur montre mes manuscrits avec toutes les ratures, toutes les fautes… L’orthographe, c’est la cerise sur la gâteau mais on en a besoin pour que la gâteau soit joli. Parce que s’il est bon, c’est bien qu’il soit présentable, qu’on ait envie de le manger. Cela leur parle bien.

© Montse Gisbert
Le conte est le genre par excellence qui aborde le thème de la peur dans les innombrables formes qu’elle peut prendre. Et parmi les contes modernes, Max et les Maximonstres ouvre la voie en représentant les personnages sous leur vrai jour. Est-ce qu’au fur et à mesure du conte vous imaginez vos héros ? Quel effet est ce que cela produit de voir les illustrations de quelqu’un d’autre sur ces propres mots ?
Je n’ai pas encore vu les illustrations pour ce livre. Mais 00h00 m’avait proposé de voir d’autres réalisations de Montse Gisbert , l’illustratrice, ce que j’ai apprécié… Je suis fort curieux de les voir. Effectivement, j’ai une image de mes personnages qui existe peut-être même avant l’écriture. C’est vrai que la question de l’illustration m’intéresse, même si certains éditeurs estiment que ce n’est pas l’affaire de l’auteur… Je n’avais pas pu voir les illustrations pour les livres publiés à L’Ecole des loisirs soit disant parce que ce n’était pas à moi à avoir un regard. Or, le travail d’un écrivain se passe déjà dans la solitude alors, si on peut partager un point de vue avec l’illustrateur sur une histoire, c’est important. Le regard qu’on peut y apporter n’est peut-être pas le meilleur regard mais ce n’est peut-être pas le plus mauvais non plus !

Pourquoi est-ce que vous avez choisi de publier une histoire sous forme d’e-book chez 00h00 ? Est-ce qu’une raison précise vous a poussé à publier un livre sous cette forme ?
D’abord quand un auteur n’est pas très connu, il ne choisit pas trop son éditeur. J’avais déjà la chance d’être publié à L’Ecole des loisirs. C’est quand même une grande maison puisque lors de mes lectures aux enfants beaucoup de livres venaient de là. Puis ensuite, j’ai envoyé ces contes à d’autres éditeurs et rien n’a abouti. C’est un ami qui ma signalé l’existence de maisons d’édition sur le Web. Donc, j’ai envoyé mon histoire à 00h00 et ils m’ont rappelé … le lendemain ! Ce qui est assez formidable et rare ! J’ai été très bien reçu, le courant est très bien passé. Ils m’ont présenté le contrat avec toutes les informations précises… donc pour moi cette nouvelle forme d’édition est une découverte, une aventure.

D’autre part, avec les ordinateurs qui vont de plus en plus être présents dans les écoles et les familles, se procurer une histoire va devenir beaucoup plus facile que de devoir passer par le circuit traditionnel … Les enfants ou les enseignants vont pouvoir se procurer des livres à des prix abordables. Parce que cela reste quand même une barrière dans les écoles pour constituer une bonne réserve pour les enfants.
D’un autre côté, j’ai aussi envie de me lancer dans des récits plus interactifs qui permettent la surprise et le jeu. La présentation via Internet va permettre d’autres formes de récits.

Qu’avez-vous envie de demander à Lèche-Casserole pour Noël ?
Qu’il m’apporte beaucoup de lecteurs...

J'espère qu'il entendra...

© Nathalie Dresse. Tous droits réservés

 

 



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