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© D.R.
Bettelheim affirme que les contes sont le résultat d’une histoire
exposée plusieurs fois par des adultes différents à d’autres adultes
et à des enfants. A contrario, les contes dits modernes
sont datés et leur auteur est connu. Lorsqu’ils subissent des variations,
on peut très souvent faire référence à leur forme originale. Quel
est le conte de référence sur lequel vous vous êtes appuyé ?
Lèche-Casserole ne se rattache pas à un conte de référence
mais plutôt à une légende d’origine islandaise. Un article dans
un journal parlait de cette légende qui perdure depuis le XVIe siècle.
A cette époque, les paysans et pêcheurs islandais sont opprimés
par la couronne du Danemark. Le roi du Danemark envoyait treize
représentants pour récolter des taxes qui étranglaient financièrement
les paysans. C’est à cette époque que remonte la légende d’une sorcière
nommée Grila-la-redoutable, qui a eu treize fils chargés de récolter
des enfants à Noël pour les dévorer. J’ai été très séduit par ces
personnages qui sont à l’inverse de notre Père Noël classique puisqu’ils
sont laids, voleurs, pervers…
La légende a évolué dans la mesure où l’Islande
a obtenu son indépendance politique. Les trolls sont devenus plus
sympathiques et on les a surnommés : "les adolescents de Noël" pour
leur côté farceur. Avec l’indépendance, les personnages ont gardé
leur physique, pas très beau, habillés à l’inverse du Père Noël
avec des bonnets de laine, des sabots… par contre ils se sont civilisés.
Ainsi quand ils descendent de la montagne, c’est pour apporter de
temps en temps des cadeaux aux enfants : pour les plus sages, un
petit jouet et pour les autres, une pomme de terre.
Selon les variantes, ils sont entre douze
et vingt. J’ai réussi à retrouver treize noms et ce sont surtout
les noms qui m’ont attiré parce qu’ils sont étonnants : Lèche-Casserole,
Pique-Saucisse, Croque-Fromage… Leurs farces sont en fonction de
leur nom. Je trouvais cela amusant, je les ai gardé mais pour le
récit, j’ai pris toutes les libertés possibles.
Donc les Islandais n’ont pas de père Noël, c’est cette légende là
qui correspond à notre histoire de Noël ?
C’est ça, leur père Noël est beaucoup moins aseptisé que le nôtre
qui, comme le dit un chercheur, "ressemble à une bouteille de Coca-Cola."
J’ai imaginé un conte à partir de ces éléments-là pour justement
montrer la différence entre leur père Noël et le nôtre.
Les contes modernes puisent leur source à la fois dans les éléments
du passé avec des personnages de contes anciens (des fées, des sorcières…
et plus rarement des trolls) mais aussi dans la réalité du quotidien.
Comment trouvez-vous ces éléments : en vous baladant avec un carnet
de notes et en les accumulant au fur et à mesure ou est-ce que ces
incursions de modernité viennent sur le coup au moment de l’écriture
?
Une nuit, j’ai eu l’idée d’un enfant tout seul chez lui dans des
conditions plutôt pas très chouettes. Je me suis questionné sur
ce qui pouvait lui arriver et comment il allait pouvoir se débrouiller
par rapport à la situation. Je tenais le début du conte. Ensuite,
il y a effectivement des accumulations d’éléments. Je suis tombé
sur cette légende et j’ai eu l’idée d’un personnage qui s’introduirait
chez le petit garçon.
Pour les idées modernes, cela vient d’un
peu partout. Par exemple, pour l’expression "il pleut des cornes",
j’ai une sœur qui étant petite, au lieu de dire "il pleut des cordes",
a toujours dit, "il pleut des cornes". C’est vrai que je tire mes
idées de réflexions d’enfants dans la mesure où j’ai pas mal travaillé
avec eux. Sans prendre des notes… mais ce sont des souvenirs, des
réflexions qui m’ont marqués.
Mais sur la façon d’écrire, je ne suis pas du genre à me mettre
à ma table et à attendre que cela vienne. Le plus souvent cela vient
quand je n’ai rien pour noter d’ailleurs et c’est pour ça que j’utilise
un dictaphone. C’est très utile notamment la nuit. Et il y a une
époque où j’avais des idées pendant la nuit et je les apprenais
par cœur pour être sûr de ne pas les avoir oubliées le lendemain
matin. Ce n’était pas très confortable.
Le dictaphone, c’est un instrument d’écriture finalement ?
Le dictaphone, c’est l’instrument de base. Et c’est un instrument
d’écriture avec les enfants aussi. J'ai mis en place des ateliers
d’écriture avec des enfants de maternelle qui ne savent pas écrire
et on se sert du magnétophone.
On dit souvent qu’il faut avoir lu pour écrire … Est-ce qu’il y
a un conte qui vous a particulièrement marqué dans votre enfance
? Et dans le prolongement, est-ce par lassitude de raconter les
histoires des autres que vous avez fini par écrire ?
Bizarrement, il n’y pas de conte qui m’a marqué pour la bonne
raison que je ne lisais pas. C’est ce que je dis aux enfants d’ailleurs
quand je les rencontre pour ne pas qu’ils s’inquiètent. J’ai commencé
à lire à treize ou quatorze ans. Avant, d’une part je ne lisais
pas. D’autre part, on ne me racontait pas d’histoires. Par contre,
je me suis nettement rattrapé par la suite, lorsque j’ai créé une
bibliothèque pour enfants dans un école parisienne. Et j’ai reçu
un don d’ouvrages important qu’il a fallu que j’ingurgite en assez
peu de temps. Et à partir de là, j’ai lu et raconté beaucoup d’histoires
et à force j’ai eu envie d’en inventer.
Roald Dahl est un auteur que j’aime beaucoup
et d’ailleurs il y a un clin d’œil dans cette histoire, au livre
La Potion magique de Georges Bouillon . Un livre à mourir
de rire. C’ est un gamin qui veut se débarrasser de sa grand-mère
et qui pour lui concocter une potion magique, utilise des tas de
trucs qu’il trouve chez lui. Cette potion a un effet extraordinaire
sur la grand-mère qui se met à devenir gigantesque puis à rapetisser…
A un passage de mon histoire, l’enfant fait aussi une préparation
à sa façon avec des tas de trucs bizarres.
Forcément quand on a lu beaucoup de livres
pour enfants, on est baigné dans un univers. Pourtant, je ne m'inspire
pas directement de mes lectures. C'est l'inverse. Lorsque j’écris
quelque chose, hop ! Je pense à un élément que j’ai lu. A tout l’univers
des contes de Grimm, par exemple…
Dans votre conte, la peur est omniprésente et ce dès le début,
puisque Romain est seul à la maison le soir et qu’il tombe nez à
nez avec un personnage maléfique, d’ailleurs déguisé en Père Noël.
Tous les psychologues s’accordent sur l’importance de dire la peur
et d’y mêler l’humour pour aider à la surmonter … Dans ce conte
et d’ailleurs dans un autre que vous avez écrit Crottin de malheur
, on a l’impression que c’est la nourriture qui vient à la
rescousse du héros ?
Pour la cuisine, c’est vrai que je
suis un bon vivant et puis ce sont des clins d’œil aux éléments
qui font partie du monde enfantin : l’idée des pâtes au Nutella
ou du beurre de cacahouète vient aussi d’un enfant que je connaissais
et qui adorait ça !
En ce qui concerne la peur, l’idée était effectivement aussi de
démystifier le Père Noël, et d’aborder le récit par un autre biais.
Je trouve Lèche-Casserole finalement assez attachant… La première
fois que Romain le voit, celui-ci est en train de se laver, et ses
habits sèchent donc il a quand même quelques indices pour ne pas
le confondre avec le vrai Père Noël. J’avais aussi envie de mettre
en situation, un enfant qui réagit face au danger… parce qu’il aurait
très bien pu décider de se cacher et de ne plus bouger mais là il
fait face.
Dans mon travail avec les enfants, lorsque
je fais des ateliers d’écriture, j’utilise aussi la métaphore de
la cuisine… L’écriture, c’est rébarbatif donc il faut enlever tous
les clichés. La façon d’aborder l’écrit est très importante. Il
faut que le projet viennent d’eux, pour qu’ils adhèrent, il faut
leur montrer comme ça marche. Au début, j’avais tendance à comparer
le travail à la construction d’une maison : comme une histoire à
un début, un déroulement et une fin, on ne peut pas commencer par
le toit mais bon … Cela ne me satisfaisait pas et alors, j’ai eu
l’idée de leur donner l’image d’une recette de cuisine : "Vous allez
fabriquer le gâteau que vous préférez. Il faut d’abord de bons ingrédients
et puis ensuite il y a toute la fabrication… et c’est pareil pour
une histoire."
L’objectif est de donner un sens à l’écrit.
Aujourd’hui tout est cloisonné dans l’étude du français d’un côté
la grammaire, d’un côte la conjugaison … alors que dans une nouvelle,
l’enfant sait pourquoi son texte doit avoir un sens, pourquoi il
ne doit pas faire de faute d’orthographe.
Et puis ils ont peur de faire des fautes.
Et je leur dis : "l’orthographe, je m’en fous" et je leur montre
mes manuscrits avec toutes les ratures, toutes les fautes… L’orthographe,
c’est la cerise sur la gâteau mais on en a besoin pour que la gâteau
soit joli. Parce que s’il est bon, c’est bien qu’il soit présentable,
qu’on ait envie de le manger. Cela leur parle bien.
© Montse Gisbert
Le
conte est le genre par excellence qui aborde le thème de la peur
dans les innombrables formes qu’elle peut prendre. Et parmi les
contes modernes, Max et les Maximonstres ouvre la voie
en représentant les personnages sous leur vrai jour. Est-ce qu’au
fur et à mesure du conte vous imaginez vos héros ? Quel effet est
ce que cela produit de voir les illustrations de quelqu’un d’autre
sur ces propres mots ?
Je n’ai pas encore vu les illustrations pour ce livre. Mais
00h00 m’avait proposé de voir d’autres réalisations de Montse Gisbert
, l’illustratrice, ce que j’ai apprécié… Je suis fort curieux de
les voir. Effectivement, j’ai une image de mes personnages qui existe
peut-être même avant l’écriture. C’est vrai que la question de l’illustration
m’intéresse, même si certains éditeurs estiment que ce n’est pas
l’affaire de l’auteur… Je n’avais pas pu voir les illustrations
pour les livres publiés à L’Ecole des loisirs soit disant parce
que ce n’était pas à moi à avoir un regard. Or, le travail d’un
écrivain se passe déjà dans la solitude alors, si on peut partager
un point de vue avec l’illustrateur sur une histoire, c’est important.
Le regard qu’on peut y apporter n’est peut-être pas le meilleur
regard mais ce n’est peut-être pas le plus mauvais non plus !
Pourquoi est-ce que vous avez choisi de publier une histoire
sous forme d’e-book chez 00h00 ? Est-ce qu’une raison précise vous
a poussé à publier un livre sous cette forme ?
D’abord quand un auteur n’est pas très connu, il ne choisit
pas trop son éditeur. J’avais déjà la chance d’être publié à L’Ecole
des loisirs. C’est quand même une grande maison puisque lors de
mes lectures aux enfants beaucoup de livres venaient de là. Puis
ensuite, j’ai envoyé ces contes à d’autres éditeurs et rien n’a
abouti. C’est un ami qui ma signalé l’existence de maisons d’édition
sur le Web. Donc, j’ai envoyé mon histoire à 00h00 et ils m’ont
rappelé … le lendemain ! Ce qui est assez formidable et rare ! J’ai
été très bien reçu, le courant est très bien passé. Ils m’ont présenté
le contrat avec toutes les informations précises… donc pour moi
cette nouvelle forme d’édition est une découverte, une aventure.
D’autre part, avec les ordinateurs qui vont
de plus en plus être présents dans les écoles et les familles, se
procurer une histoire va devenir beaucoup plus facile que de devoir
passer par le circuit traditionnel … Les enfants ou les enseignants
vont pouvoir se procurer des livres à des prix abordables. Parce
que cela reste quand même une barrière dans les écoles pour constituer
une bonne réserve pour les enfants.
D’un autre côté, j’ai aussi envie de me lancer dans des récits plus
interactifs qui permettent la surprise et le jeu. La présentation
via Internet va permettre d’autres formes de récits.
Qu’avez-vous envie de demander à Lèche-Casserole pour Noël ?
Qu’il m’apporte beaucoup de lecteurs...
J'espère qu'il entendra...
© Nathalie Dresse. Tous
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