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à sa venue à la Fête du livre de Bron (Lyon), j'ai rencontré Géraldine
Kosiak dont je connaissais et aimais déjà les deux livres : J'ai peur
(Seuil, 1995) et Mon grand-père (Seuil, 1998). Après deux heures
de parlotte dans un café de la Croix-Rousse, j'ai encore plus envie de
faire découvrir aux lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore cet auteur
intéressant qui a plus d'une corde à son art…
Connaissez-vous ce petit livre carré paru au Seuil
il y a six ans, à la couverture de toile jaune pâle barrée d'un gros J'ai
peur en lettres grasses et noires, qui attire l'œil ? Ce premier
livre, beau et original, présenté tel quel à l'éditeur qui ne changera
ni une virgule ni un dessin, poursuit son bonhomme de chemin. Traduit
en plusieurs langues, il a valu à son jeune auteur étonné, Géraldine Kosiak,
une reconnaissance des critiques au moment de sa sortie et, ce qu'elle
considère comme le plus gratifiant, celle des nombreux lecteurs qui lui
écrivent ou la rencontrent.
A la manière de Georges Perec et ses "Je me souviens…",
Géraldine Kosiak a dressé une liste de ses peurs, des plus quotidiennes
aux plus existentielles, des plus contemporaines aux plus intemporelles,
mettant parfois en abyme sa difficulté même à faire ce livre. Quatre-vingt
huit peurs, une peur par page, une phrase numérotée et un dessin par peur.
Sobriété et densité des petits dessins épurés au trait noir, qui font
mouche, comme des croquis d'un premier jet, jouxtant les mots avec humour
et subtilité.
© Géraldine Kosiak/Le Seuil
"J'ai
peur de sortir de mon lit pour commencer la journée", "J'ai peur qu'un
jour il n'y ait plus d'eau", "J'ai peur d'oublier mes clés", "J'ai peur
de pourrir sous la terre et de puer", "J'ai peur des gens qui ne me regardent
pas quand ils me parlent", "J'ai peur quand je nage en pleine mer", "J'ai
peur d'une page blanche", "J'ai peur de l'histoire qui se répète", "J'ai
peur d'avoir froid, surtout aux pieds", "J'ai peur des arrivistes", "J'ai
peur de ne pas être drôle", "J'ai peur que l'on m'oublie" (à la
dernière page du livre, avec son nom écrit au-dessus en caractères d'imprimerie)…
On rit, on songe, on se reconnaît, on ajoute ou substitue ses propres
peurs. Un livre délectable pour les enfants (je l'ai lu ou offert et peux
témoigner que ce livre les fait frissonner de plaisir et s'interroger)
comme pour les adultes.
Parce qu'elle aime "faire le tour" d'un sujet, essayer
de l'épuiser pour le préserver de son oubli (elle dit avoir très
mauvaise mémoire et a besoin pour cela d'archiver, "pour plus tard"),
son deuxième livre se présente lui aussi comme une sorte d'inventaire.
Mon grand-père essaie de rendre compte, sous forme de brèves
descriptions ou de brefs récits (une ou un par page, au présent
ou au passé composé), accompagnés d'un dessin sobre et réaliste
au crayon noir ou bleu clair, de tout ce qui caractérise pour elle
la personne de son grand-père et les souvenirs qui lui sont rattachés.
De même que la mémoire est par nature morcelée, fonctionnant par
"flashs", c'est un portrait et un récit d'enfance à trous qui nous
sont pudiquement donnés. A nous de reconstituer entre les lignes,
d'imaginer au-delà des dessins - qui fonctionnent comme des clichés
photographiques, indications figées de quelques postures, de quelques
objets, de l'ambiance d'une époque - cet homme, sa vie et l'enfance
de sa petite fille.
Comme dans J'ai peur, l'humour et la
cocasserie se mêlent à la gravité, comme le noir s'allie au bleu,
bleu ciel qui s'avère à la dernière page être la couleur de ce qui
n'est plus.
Enfin, de même que les peurs de Géraldine Kosiak rejoignaient
les nôtres, ces pages nous renvoient à notre propre famille, à nos
propres souvenirs d'enfance. Et une fois encore on peut aussi bien
s'offrir ce livre que le donner à lire à son enfant, à ses élèves,
à ses grands-parents…
C'est pourquoi de tels livres - on peut ajouter
à ceux de Géraldine Kosiak ceux de Perrine Rouillon ou de Fabio
[voir note], par exemple -, n'appartenant
pas à un genre précis, illustrés sans être des bandes dessinées
ni des albums écrits intentionnellement pour les enfants, posent
la question de leur accueil et de leur rangement dans les librairies,
facteurs pouvant fortement déterminer, on le sait, le sort d'un
livre d'auteur peu ou inconnu, quand bien même un éditeur renommé,
plus curieux et entreprenant que d'autres, a jugé bon de les publier.
Le choix qui a été fait, dans toutes les librairies où je l'ai aperçu,
de ranger J'ai peur au rayon "jeunesse", est discutable,
non qu'il n'y ait pas sa place, mais parce qu'il devrait se trouver
AUSSI en littérature adulte ou au rayon "Beaux Arts", à partir du
moment où on y entend une voix et qu'il s'agit d'une œuvre de création.
Selon Géraldine Kosiak, ce problème est la
conséquence d'un manque de familiarité des lecteurs adultes avec
ces livres "hybrides", comme si la présence de l'illustration ou
la briéveté du texte en abaissaient le niveau présumé de lecture
au point de ne pouvoir les placer que dans les rayons pour enfants
et parce qu'ici, du moins, prévalent l'originalité et la variété
des supports; ou au point de ne pas les ranger du tout, comme ce
fut le cas à la Fnac de Lyon où Géraldine Kosiak s'est entendu
dire tout bonnement que l'on doutait de vendre "un livre pareil"
!
Sans aucun doute revient-il aux libraires
et aux bibliothécaires de susciter la curiosité des lecteurs adultes
pour ces livres, de les faire mieux exister en les disposant à portée
des yeux et des mains, sans pour autant les rassembler (on regretterait
une table réservée avec un écriteau "Nouveau genre : les Inclassables
du XXIe siècle !", ce qui aboutirait à une standardisation de l'originalité,
comme ce fut le cas peut-être avec le "style Rouergue", peu à peu
banalisé en phénomène de mode du fait de son adoption par beaucoup
d'éditeurs).
© Géraldine Kosiak/Le Seuil
Mais
il y a aussi d'autres façons de faire découvrir des livres, un travail
et un univers : Géraldine Kosiak expose dans des galeries des séries de
dessins ou de photos, ceux-ci étant considérés comme des œuvres indépendantes.
Les dessins de J'ai peur ont ainsi été exposés au public à plusieurs
reprises, ainsi que des modelages représentant son autre grand-père. Cette
ancienne élève des Beaux arts, professeur d'arts appliqués, sait que la
contemplation et la déambulation lente dans une exposition que l'on a
choisi de visiter permet un autre contact avec l'illustration. Acheter
alors le livre à la sortie de l'exposition, c'est comme emporter avec
soi un petit morceau de ce qu'on a vu. C'est un autre rapport au livre,
plus marquant peut-être, qui plaît à cette artiste ouverte à la diversité
des formes d'expression.
Aujourd'hui, elle a de nouveaux projets : un livre
qui mettra à nouveau à contribution sa mémoire (la nostalgie et la fascination
qu'exerce sur elle le souvenir des sensations et des ambiances), un roman
aussi peut-être, pour dire une colère qui l'anime depuis deux ans, parce
qu'elle estime qu'il faut prendre la parole quand on en a la possibilité,
s'engager quand on a choisi d'être artiste, des boîtes à exposer renfermant
des dessins comme des secrets à découvrir… …Alors, vivement la sortie
de l'atelier !
© Cécile Carret. Tous droits
réservés
Georges Perec, Je me souviens (Les Choses
communes I) (Hachette/P.O.L, 1978)
Perrine Rouillon, La Petite Personne Le diable, l'amoureux et la photocopine
(Seuil, 1999) et Monamie la petite personne (Seuil, 1995)
Fabio Viscogliosi, Dans l'espace (Seuil, 2001), Roulette 1 et
2 (Cornélius, 1998 et 1999) et La Basse-cour 1 et 2 (Cornélius,
1996 et 1997)
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