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Publié aux PUF en novembre 2001,
en même temps que la sortie du film, l'essai d'Isabelle Smadja intitulé
Harry Potter, les raisons d'un succès, a changé sa
vie. Pionnière sur un terrain encore peu exploré en profondeur,
elle est devenue une référence. Agrégée de
philosophie et enseignante dans un collège, elle puise dans les
études de Freud, Bruno Bettelheim, Gérard Genette ou Marthe
Robert pour découvrir en quoi ce roman fascine tant. Elle ouvre
ainsi la voie aux degrés de lecture sociopédagogiques et
historiques sous-jacents à l'uvre. Paradoxalement, en démontant
les rouages de la série, elle ajoute sa contribution à l'édifice
et participe au processus du succès. Après l'aventure place
à l'interprétation!
N'est-ce pas paradoxal qu'une philosophe étudie un livre de
magie?
ISABELLE SMADJA. La philosophie pure s'enrichit en interrogeant d'autres
domaines que le sien. De plus, l'univers de la série est très
humaniste. Quand il s'agit de transformer des citrouilles en carrosse,
la magie est inoffensive. La magie noire, quant à elle, est dénoncée
comme maléfique et malfaisante. Les valeurs transmises sont l'apprentissage,
la diffusion du savoir. La magie sert à faire passer un message
très moral sans que cela prenne l'apparence d'une morale.
En quoi la morale contenue dans Harry Potter est-elle actuelle?
I.S. La morale patente ne peut qu'être issue de la Seconde Guerre
mondiale. Elle prône le devoir de désobéissance, l'outrepassement
des règles imposées. Dans la série, une volonté
de comprendre l'Histoire à partir de la fiction est manifeste.
Le principe de désobéissance survient à plusieurs
reprises: le directeur de l'école accorde l'autorisation aux enfants
de retourner dans le temps, pour éviter que Sirius Blake, le parrain
de Harry Potter, ne soit rattrapé et condamné à mort.
Or, utiliser le retourneur de temps est un interdit fondamental pour les
jeunes sorciers.
"J.
K. Rowling exploite l'ambivalence
de l'amour et de la haine."
L'intrigue abandonne progressivement ses repères manichéens.
Qu'apporte cette ambiguïté croissante entre le bien et le
mal?
I.S. Au départ, les Dursley symbolisent la méchanceté
et le collège incarne un lieu positif. Puis en grandissant, Harry
Potter apprend que la réalité n'est pas aussi évidente.
Le professeur Rogue, qui apparemment le déteste, lui sauve la vie.
J. K. Rowling exploite l'ambivalence de l'amour et de la haine. Les difficultés
sont mises en scène et les explications ne se révèlent
ni préétablies ni immédiates. Bien plus qu'un penchant
moraliste, cette progression montre un attrait pour des valeurs générales.
Le refus de la peine de mort et le devoir de désobéissance
persistent tout au long des tomes.
En quoi Harry Potter est-il un conte de fées?
I.S. Il l'est parce que Dumbledore s'est penché sur le berceau
de Harry Potter. Dès le début du récit, l'enfant
a un protecteur. Quoi qu'il arrive, le mal ne pourra pas l'emporter sur
le bien. C'est aussi un conte de fées parce qu'on rejoint la démonstration
d'Otto Rank - disciple dissident de Freud - sur Le mythe de la naissance
du héros. Comme Moïse ou dipe, Harry Potter est orphelin.
Bien qu'abandonné par ses parents, il arrive à surmonter
les épreuves, à transformer son destin malheureux en destin
heureux. Par ailleurs, on retrouve des allusions à d'autres contes:
Cendrillon pour le placard sous l'escalier dans lequel est logé
Harry, Blanche-Neige pour le miroir de Riséd. D'autres éléments
viennent de la mythologie ou sont des reprises de la Bible. Pour renaître,
Voldemort se sert du sang de Harry Potter, une démarche qui s'apparente
au religieux christique. Le psychanalyste Serge Tisseron trace un parallèle
avec la quête du Graal.
La série n'est-elle finalement qu'une uvre gigantesque
de citations et d'allusions?
I.S. Le texte palimpseste constitue un des points essentiels de
l'écriture de J. K. Rowling. Quand une référence
devient trop explicite, elle lui superpose d'autres éléments.
Les sources sont tangibles mais elle parvient à les dissimuler
et à façonner un ensemble logique. L'allusion au nazisme
concernant les partisans de Voldemort n'est pas visible à la première
lecture. Loin de n'être qu'un amoncellement de références,
J. K. Rowling possède une capacité à aborder des
phénomènes nouveaux et à les fondre dans son récit
de façon cohérente. Par exemple, elle aborde l'importance
des livres en y intégrant le concept des albums animés.
L'objet qu'est le livre est intégré dans l'univers de J.
K. Rowling à travers des ouvrages qui pleurent ou font peur, comme
le livre des monstres dont il faut caresser la reliure avant de pouvoir
l'ouvrir. Cette authenticité imaginaire montre que l'auteur n'applique
pas des recettes.
"Plus
le succès est grand,
plus les enfants sont rassurés
dans le droit qu'ils ont de vivre
avec leurs fantasmes."
Qu'apporte l'imbrication du merveilleux et de la réalité?
I.S. C'est une des clés de l'universalité du succès.
Le but du conte de fées est de tenir compte des angoisses: la famine
pour le Petit Poucet; la guerre raciale pour Harry Potter. Le merveilleux
s'incruste à l'intérieur de cet univers angoissant. Le tour
de force de J. K. Rowling est d'arriver à doser cette oscillation
entre réalisme et merveilleux. Elle donne l'impression que le merveilleux
aussi devient réel. Un dictateur assassine les parents de Harry
Potter, seuls opposants assez puissants pour le contrer. C'est le réalisme.
Du côté du merveilleux, quand Voldemort essaye de tuer le
nourrisson, il échoue. Cette capacité à rassurer
par rapport au réel justifie la satisfaction que l'on éprouve.
Que signifie ce retour au conte et à l'imaginaire dans notre
quotidien?
I.S. Un des désirs comblé par ce livre passe par
la composition d'un espace transitionnel, au sens de Winnicott. Pour résumer,
Winnicott définit l'objet transitionnel - le doudou de l'enfant
- comme l'élément qui permet le passage de la présence
de la mère à son absence. Tout en conservant une part d'enfance,
J. K. Rowling ménage des passages vers l'adolescence. La scène
où Ron et Harry mangent des bonbons, par exemple, reproduit clairement
l'enfance. En lisant la série, les préados peuvent effectuer
ce va-et-vient intérieur entre ce qu'ils ont été
et ce qu'ils sont en train de devenir. Le phénomène de transition
a pour fonction de diminuer la tension entre la réalité
interne (les désirs, les fantasmes, le psychisme) et la réalité
extérieure. Si Harry Potter est un conte qui contient des désirs
et de la magie, le succès et la publicité qui l'entourent
concourent à lui conférer une existence dans le monde réel.
Plus le succès est grand, plus les enfants sont rassurés
dans le droit qu'ils ont de vivre avec leurs fantasmes.
Quel impact représente pour les jeunes lecteurs le fait que
Harry Potter vieillisse d'un an par volume?
I.S. Le fait que la saga soit inachevée détermine
une présence supplémentaire qui parvient à asseoir
le livre dans la temporalité. A travers l'attente engendrée,
l'auteur ménage la transition entre le monde de la lecture, la
relation intime de soi à soi et le monde extérieur. Le succès
est en partie lié à l'inachèvement de la narration
qui inscrit les aventures de Harry Potter dans le réel.
Harry Potter, les raisons d'un succès
Isabelle Smadja
Presses Universitaires de France
144 pages.
Prix : 15 € / 98,39 FF.
Lire le dossier complet sur Lire : http://www.lire.fr/enquete.asp/idC=39874&idTC=15&idR=200&idG=8
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