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Ce que Harry Potter a changé : un conte aux mille vertus
propos reccueillis par Nathalie Dresse
Article paru dans Lire - avril 2002
HPHP
©DR

Publié aux PUF en novembre 2001, en même temps que la sortie du film, l'essai d'Isabelle Smadja intitulé Harry Potter, les raisons d'un succès, a changé sa vie. Pionnière sur un terrain encore peu exploré en profondeur, elle est devenue une référence. Agrégée de philosophie et enseignante dans un collège, elle puise dans les études de Freud, Bruno Bettelheim, Gérard Genette ou Marthe Robert pour découvrir en quoi ce roman fascine tant. Elle ouvre ainsi la voie aux degrés de lecture sociopédagogiques et historiques sous-jacents à l'œuvre. Paradoxalement, en démontant les rouages de la série, elle ajoute sa contribution à l'édifice et participe au processus du succès. Après l'aventure place à l'interprétation!

N'est-ce pas paradoxal qu'une philosophe étudie un livre de magie?
ISABELLE SMADJA. La philosophie pure s'enrichit en interrogeant d'autres domaines que le sien. De plus, l'univers de la série est très humaniste. Quand il s'agit de transformer des citrouilles en carrosse, la magie est inoffensive. La magie noire, quant à elle, est dénoncée comme maléfique et malfaisante. Les valeurs transmises sont l'apprentissage, la diffusion du savoir. La magie sert à faire passer un message très moral sans que cela prenne l'apparence d'une morale.

En quoi la morale contenue dans Harry Potter est-elle actuelle?
I.S. La morale patente ne peut qu'être issue de la Seconde Guerre mondiale. Elle prône le devoir de désobéissance, l'outrepassement des règles imposées. Dans la série, une volonté de comprendre l'Histoire à partir de la fiction est manifeste. Le principe de désobéissance survient à plusieurs reprises: le directeur de l'école accorde l'autorisation aux enfants de retourner dans le temps, pour éviter que Sirius Blake, le parrain de Harry Potter, ne soit rattrapé et condamné à mort. Or, utiliser le retourneur de temps est un interdit fondamental pour les jeunes sorciers.

"J. K. Rowling exploite l'ambivalence
de l'amour et de la haine."

L'intrigue abandonne progressivement ses repères manichéens. Qu'apporte cette ambiguïté croissante entre le bien et le mal?
I.S. Au départ, les Dursley symbolisent la méchanceté et le collège incarne un lieu positif. Puis en grandissant, Harry Potter apprend que la réalité n'est pas aussi évidente. Le professeur Rogue, qui apparemment le déteste, lui sauve la vie. J. K. Rowling exploite l'ambivalence de l'amour et de la haine. Les difficultés sont mises en scène et les explications ne se révèlent ni préétablies ni immédiates. Bien plus qu'un penchant moraliste, cette progression montre un attrait pour des valeurs générales. Le refus de la peine de mort et le devoir de désobéissance persistent tout au long des tomes.

En quoi Harry Potter est-il un conte de fées?
I.S. Il l'est parce que Dumbledore s'est penché sur le berceau de Harry Potter. Dès le début du récit, l'enfant a un protecteur. Quoi qu'il arrive, le mal ne pourra pas l'emporter sur le bien. C'est aussi un conte de fées parce qu'on rejoint la démonstration d'Otto Rank - disciple dissident de Freud - sur Le mythe de la naissance du héros. Comme Moïse ou Œdipe, Harry Potter est orphelin. Bien qu'abandonné par ses parents, il arrive à surmonter les épreuves, à transformer son destin malheureux en destin heureux. Par ailleurs, on retrouve des allusions à d'autres contes: Cendrillon pour le placard sous l'escalier dans lequel est logé Harry, Blanche-Neige pour le miroir de Riséd. D'autres éléments viennent de la mythologie ou sont des reprises de la Bible. Pour renaître, Voldemort se sert du sang de Harry Potter, une démarche qui s'apparente au religieux christique. Le psychanalyste Serge Tisseron trace un parallèle avec la quête du Graal.

La série n'est-elle finalement qu'une œuvre gigantesque de citations et d'allusions?
I.S. Le texte palimpseste constitue un des points essentiels de l'écriture de J. K. Rowling. Quand une référence devient trop explicite, elle lui superpose d'autres éléments. Les sources sont tangibles mais elle parvient à les dissimuler et à façonner un ensemble logique. L'allusion au nazisme concernant les partisans de Voldemort n'est pas visible à la première lecture. Loin de n'être qu'un amoncellement de références, J. K. Rowling possède une capacité à aborder des phénomènes nouveaux et à les fondre dans son récit de façon cohérente. Par exemple, elle aborde l'importance des livres en y intégrant le concept des albums animés. L'objet qu'est le livre est intégré dans l'univers de J. K. Rowling à travers des ouvrages qui pleurent ou font peur, comme le livre des monstres dont il faut caresser la reliure avant de pouvoir l'ouvrir. Cette authenticité imaginaire montre que l'auteur n'applique pas des recettes.

"Plus le succès est grand,
plus les enfants sont rassurés
dans le droit qu'ils ont de vivre
avec leurs fantasmes."

Qu'apporte l'imbrication du merveilleux et de la réalité?
I.S. C'est une des clés de l'universalité du succès. Le but du conte de fées est de tenir compte des angoisses: la famine pour le Petit Poucet; la guerre raciale pour Harry Potter. Le merveilleux s'incruste à l'intérieur de cet univers angoissant. Le tour de force de J. K. Rowling est d'arriver à doser cette oscillation entre réalisme et merveilleux. Elle donne l'impression que le merveilleux aussi devient réel. Un dictateur assassine les parents de Harry Potter, seuls opposants assez puissants pour le contrer. C'est le réalisme. Du côté du merveilleux, quand Voldemort essaye de tuer le nourrisson, il échoue. Cette capacité à rassurer par rapport au réel justifie la satisfaction que l'on éprouve.

Que signifie ce retour au conte et à l'imaginaire dans notre quotidien?
I.S. Un des désirs comblé par ce livre passe par la composition d'un espace transitionnel, au sens de Winnicott. Pour résumer, Winnicott définit l'objet transitionnel - le doudou de l'enfant - comme l'élément qui permet le passage de la présence de la mère à son absence. Tout en conservant une part d'enfance, J. K. Rowling ménage des passages vers l'adolescence. La scène où Ron et Harry mangent des bonbons, par exemple, reproduit clairement l'enfance. En lisant la série, les préados peuvent effectuer ce va-et-vient intérieur entre ce qu'ils ont été et ce qu'ils sont en train de devenir. Le phénomène de transition a pour fonction de diminuer la tension entre la réalité interne (les désirs, les fantasmes, le psychisme) et la réalité extérieure. Si Harry Potter est un conte qui contient des désirs et de la magie, le succès et la publicité qui l'entourent concourent à lui conférer une existence dans le monde réel. Plus le succès est grand, plus les enfants sont rassurés dans le droit qu'ils ont de vivre avec leurs fantasmes.

Quel impact représente pour les jeunes lecteurs le fait que Harry Potter vieillisse d'un an par volume?
I.S. Le fait que la saga soit inachevée détermine une présence supplémentaire qui parvient à asseoir le livre dans la temporalité. A travers l'attente engendrée, l'auteur ménage la transition entre le monde de la lecture, la relation intime de soi à soi et le monde extérieur. Le succès est en partie lié à l'inachèvement de la narration qui inscrit les aventures de Harry Potter dans le réel.


Harry Potter, les raisons d'un succès
Isabelle Smadja
Presses Universitaires de France
144 pages.
Prix : 15 € / 98,39 FF.

 

Lire le dossier complet sur Lire : http://www.lire.fr/enquete.asp/idC=39874&idTC=15&idR=200&idG=8

 



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