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Galerie : Olivier Tallec au travail

Abécédire : secrets de fabrication
par Nathalie Dresse - le 03/04/2002


© NathalieDresse pour Natalecta.com

 

Comme son nom l'indique, Abécédire, paru aux éditions Rue du monde est un imagier alphabétique. Réalisé à trois voix, avec les photographies en noir et blanc de Lily Freney, les illustrations aux couleurs chaudes d'Olivier Tallec et les mots d'Alain Serres, ce livre possède une véritable cohérence. A se demander d'où émane cette alchimie, manifeste dès les premières pages ? A n'en pas douter, le secret de fabrication méritait d'être creusé. Olivier Tallec a bien voulu nous éclairer sur son travail et cette collaboration.

Comme tout abécédaire qui se respecte, l'album décline les vingt-six lettres de l'alphabet en vingt-six mots. Pourtant vous ne trouverez pas le traditionnel " chaise " à la lettre C. C'est bien plus astucieux que cela. Depuis le A d'" attendre " - d'entrée de jeu, très annonciateur - jusqu'au W de " What's your name ? ", en passant par le C de " changer " et le G pour " grandir ", tout un programme de vie se déroule aux yeux des lecteurs.

Sans utiliser le traditionnel vocabulaire désignant les objets du quotidien, l'univers du livre est étonnament proche de celui des enfants grâce aux images. Les clichés nous montrent différentes attitudes de bambins, des scènes familiales, des lieux de vie collective (comme les crèches) où se croisent des regards et où des interactions entre mômes prennent place. Agissant comme le révélateur de moments suspendus, ces instantanés nous plongent dans le microcosme enfantin, un monde qui n'appartient plus aux adultes.

"L'illustration porte la photographie qui
porte elle-même les dessins réalisés au pinceau"

A ces photographies viennent s'ajouter les illustrations. Ces deux types d'images agissent comme deux langages complémentaires. "L'illustration porte la photographie qui porte elle-même les dessins réalisés au pinceau" avance Olivier Tallec. La véritable richesse du livre réside dans ce dialogue permanent. Le noir et blanc des clichés produit un effet de distanciation et d'intemporalité qui s'accorde naturellement aux illustrations. Le temps court et figé de la photo (l'ici et maintenant de Barthes) est prolongé par les dessins en couleurs sans marques spatio-temporelles. De cette entremise qui capte le temps d'hier et du présent, naît une dimension impalpable et savoureuse à la fois.

Comment cela est-il possible ? Tout part du chef d'orchestre. Alain Serres opère un premier mouvement dans le tri des photographies, avec Lily Freney. Le deuxième tempo s'enchaîne avec Olivier Tallec pour la mise en images et en couleurs. De fil en aiguille, l'ordre des prises de vue est déterminé et les mots sont choisis. Depuis son atelier, tout en restant connecté avec Alain Serres, l'illustrateur se joue des répères visuels des tirages pour laisser libre court à son imagination. Il s'approprie les hors-champs photographiques tel un magicien des couleurs. Ainsi, à l'inverse d'une série de juxtapositions arrangées après coup, le livre offre à un spectacle cohérent.

Prenez le "Boum" du B qui résonne à la fois au niveau sonore et visuel. La double page forme une seule scène : chaque regard qui la sillonne, relie comme bon lui semble le mot à la photo, la photo à l'illustration et l'illustration au mot. D'un côté, un groupe de musiciens joue de la grosse caisse (l'illustration) et de l'autre un enfant balance un ballon de foot (la photo). Le symétrie jaillit : les deux jambes positionnées à l'horizontal agissent dans un même mouvement. Sans oublier les deux masses blanches et rondes du ballon et de la baguette qui se répondent dans des lieux différents, si loins, et pourtant si proches…

"Saviez-vous que le " non " précédait
le " oui " dans l'ordre alphabétique ? "

Par ailleurs, comme son titre le laisse sous-entendre, cet album se situe plus du côté du parlé que du lu. De nombreux prétextes à discussion sont dispersés tout au long des pages. Saviez-vous par exemple que le " non " précédait le " oui " dans l'ordre alphabétique ? CQFD à la lettre N suivie du O. No ? A l'heure où tant de parents divorcent, pourquoi la mariée est- elle en blanc pour souffler le " oui " ? Peut-être ces amoureux se sont-ils rencontrés à la lettre D, en dansant " doucement " un soir d'été ?

Suffit-il de grandir comme un arbre dans la ville, au milieu des immeubles asphixiants, élégants ou gris … et s'imaginer en géant, quelques lettres plus loin, avec des ailes ? A la lettre V, un enfant photographié, dort en noir et blanc. A quoi rêve-t-il ? La chambre représentée en vis à vis apporte-t-elle la réponse ? Divers moyens de transport s'y côtoyent (bateau, ambulance, voiture… et un livre) agissent comme un appel au voyage, voyage. Et puis "zut !", fi des questions ? Gros plan sur un ours en peluche bleu - objet transitionnel par excellence selon Winicott, déjà aperçu devant les barreaux du lit de la chambre. Tiens, il lui manque un oeil. Photographie en regard : une fillette poursuit un cerceau blanc… Va-t-il disparaître lui aussi ?

L'ordre des pages engendre un désir de liens syntagmatiques. Des rebondissements surgissent et ricochent ça et là, se jouant de la linéarité. Coïncidences trop géniales pour ne pas être le fruit d'une imagination créatrice menée de main de maître... Le concept, à rapprocher de celui traité dans l'album Tout un monde édité par Thierry Magnier, s'apprécie dans toute sa splendeur éloquente. Un album à parcourir sans relâche… cela va sans dire.

 



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