|
La
féminité
en
littérature de jeunesse
L'audace d'une féminité redessinée
Pauline, Malika, Marceline et Léa ont en commun
leur arrogance vis-à-vis du monde. Sourdes aux consignes données, elles transgressent
les interdits et se définissent à l'antipode des fillettes retenues. Chronologiquement,
Pauline est la première de la série. Les autres ont été présentées dans un ordre
qui souligne la gradua-tion de leur détachement par rapport aux normes. Ainsi,
Malika est d'emblée du côté des terribles mais finit irrémédiablement en petite
fille sage. A l'autre extrême, Léa va jusqu'au bout de ses revendications et
gagne. Quant à Marceline, son cas est plus ambigu puisqu'elle passe d'un profil
à l'autre avec facilité.
Ces degrés différents nous rappellent combien
il est difficile d'aller à l'encontre des barrières dressées par
une société forte de ses convictions et où tout converge pour protéger
l'ordre et les limites instaurées. La fillette idéale (au sens platonicien)
est ancrée dans tous les esprits et nos schèmes reconstituent sans
mal cette image unique et parfaite. Pourtant, le féminin ne se décline
pas au singulier. Sa nature est plurielle et cela dès l'enfance.
La femme est restée longtemps enfermée dans son carcan de devoirs
attribués mais elle mérite mieux qu'une seule voie. Au risque d'être
rejetées, des petites filles modernes, "Tarzannes" ou terribles,
en osant s'exprimer ont contribué, chacune à leur façon, à dénoncer
cet état des choses.
Parmi celles-ci, la petite fille terrible
est la plus effrayante et la plus tenace. Elle nous met face à une
soif d'absolu dans le sens de la véhémence et du ton assertif. A
travers elle, la construction culturelle de la féminité l'éternel
féminin est bousculé de toute part. Tous les lieux communs mis en
scène sur la femme sont rejetés. Une critique impitoyable des structures
et des représentations en émane. Cette enfant a parfaitement ingurgité
l'apprentissage social qu'on lui a donné et se révolte en l'utilisant
à des fins détournées. En dépassant les normes, elle les met en
exergue.
Le déploiement de ce modèle féminin est aussi dû à l'évolution
progressive de la représentation des personnages. Naguère instrument de morale
éducative, le livre connaît de nos jours une vocation plus ludique. C'était
déjà à l'encontre de cette portée normative que Hoffmann avait écrit son recueil
de récits. Il avait refusé les conventions pour s'engager sur la voie du plaisir
enfantin. Pauline piaffe devant la flamme qui monte tandis que Marceline
rit de ses parents, des passants, des voisins, Malika bat des mains au
son du roulement du tam-bour... On assiste à une satire des valeurs et une dénonciation
de la platitude par l'exhortation. Rires et blagues deviennent de véritables
armes. Le regard devient clin d'œil.
En outre, leur physique est adapté aux revendications.
Nos subversives affichent une tête en pagaille que le peigne ne visite pas.
Un défi apparaît dans le refus de la propreté et dans le laisser-aller corporel.
Il y a une négation des attitudes et des comportements généralement assignés
à la fillette. On peut parler de transgression des normes au niveau de toute
la mise en scène des personnages. Nous pouvons y lire un véritable tableau de
correspondance entre l'être et le paraître : à tel type de comportement est
liée une certaine apparence. Les fillettes "nouveaux modèles" sont moins
jolies que les princesses d'autrefois. Par leur corps passe aussi un dire qui
signifie qu'elles ont d'autres préoccupations que de plaire.
Lorsque Hoffmann crée son Crasse-Tignasse, il veut
offrir à son fils des histoires moins rébarbatives que celles qu'il avait pu
découvrir à l'époque. Il esquisse un personnage féminin et se pose la question
de la manière dont il va le représenter. Il croque alors un modèle en imaginant
une créature déroutante dont le principe de non-conformité va être repris par
plusieurs auteurs contemporains. Hoffmann a ouvert la porte à une ribambelle
de polissonnes qui osent s'affirmer différentes et surprennent ceux qui venaient
chercher auprès d'elles, douceur et réconfort comme jadis.
Si ce modèle n'est pas supportable tous les
jours, il force la société à se remettre en question. Pauline et
les autres chamboulent les idées reçues et en même temps rejoignent
les enfants vivants de la vie quotidienne. C'est une histoire d'audace
qui s'affiche sans contrainte chez les auteurs et les sujets qu'ils
produisent. Comme Hoffmann et Tony Ross, chacun de nous crée les
contours féminins, à commencer par les femmes elles-mêmes, plurielles
et vivantes, donc changeantes, moins parfaites, moins idylliques
que des images. La liberté d'exister est rehaussée d'un cran.
Les petites filles terribles ou les soeurs de Pauline
Les petites filles sages
Les petites filles modernes
Les tarzannes
Les petites filles terribles : Pauline,
Malika,
Marceline,
Léa
L'audace d'une féminité redessinée
|